Les territoires suisses d’outre-mer – des plantations détenues par des négociants agricoles helvétiques

Depuis leurs bureaux à Genève et à Zoug, les grands négociants agricoles ne se contentent pas d’organiser le négoce mondial de soja ou de café, ils sont aussi depuis longtemps propriétaires de plantations. Sur une surface de plus de 2,7 millions d’hectares, ils détiennent à travers le monde plus de 550 plantations de cannes à sucre, de palmiers à huile, d’orangers et de caoutchoutiers. Ils sont donc directement responsables des abus occasionnés dans le cadre de cette production : accaparement de terres, violations du droit du travail, ou encore dégâts environnementaux. Cette recherche montre une fois de plus qu’en tant que première place mondiale du négoce de matières premières agricoles, la Suisse abrite un secteur à risques qu’il est urgent de réglementer.

Le grand public l’ignore souvent, mais les plus grands négociants agricoles du monde, tels que Cargill, Archer Daniels Midland ou Bunge, gèrent une grande partie de leur négoce international depuis la Suisse. Que ce soit à travers une filiale qui enregistre l’essentiel de leur chiffre d’affaires, un bureau régional de négoce ou même, dans certains cas, leur siège social, les négociants domiciliés en Suisse font de ce petit pays la première place mondiale du négoce de matières premières agricoles telles que le soja, le sucre ou le café. Toutefois, ces marchandises ne passent presque jamais physiquement par la Suisse. Les négociants helvétiques basent tout leur modèle d’affaires sur ce commerce dit « de transit », qui s’avère bien pratique pour ce secteur à l’opacité notoire. Car il empêche que les volumes concernés ne puissent être répertoriés dans les statistiques douanières suisses ni dans les autres données publiquement disponibles. Les entreprises et leurs associations professionnelles sont elles aussi particulièrement discrètes.

Connaissez-vous les plus grands négociants agricoles mondiaux domiciliés en Suisse ?

Archer Daniels Midland

Archer Daniels Midland

Siège social : Chicago, États-Unis

Opérations de négoce à Rolle, Suisse

Négoce et transformation de céréales et soja

Participations dans des plantations de palmiers à huile de Wilmar en Indonésie, Malaisie, Côte d‘Ivoire, Ghana, Nigeria, Ouganda

Bunge

Bunge

Siège social : St. Louis, États-Unis

Pôle de négoce à Genève, Suisse

Négoce et transformation de céréales, soja et sucre

Plantations de canne à sucre au Brésil

Cargill

Cargill

Siège social : Minneapolis, États-Unis

Pôle mondial pour le négoce de céréales et d’oléagineux, ainsi que pour le fret à Genève, Suisse

Plus grand négociant agricole au monde, accent sur céréales, soja, cacao, viande, et fret

Plantations de palmiers à huile en Indonésie

Chiquita

Chiquita

Siège social : Étoy, Suisse et Fort Lauderdale, États-Unis

Négoce de bananes

Bananeraies au Costa Rica, au Guatemala, au Honduras, et au Panama

COFCO Corporation

COFCO Corporation

Siège social : Pékin, Chine

Siège international de négoce à Genève, Suisse

Négoce et transformation de céréales, soja, sucre, et coton

Plantations de canne à sucre au Brésil ; exploitations agricoles sous contrat en Afrique du Sud pour le soja et le maïs

ECOM Agroindustrial

ECOM Agroindustrial

Siège social : Pully, Suisse

Négoce et transformation de cacao, café et coton

Plantations de palmiers à huile au Mexique

Louis Dreyfus Company

Louis Dreyfus Company

Siège social : Rotterdam, Pays-Bas

Plus grand pôle en termes de chiffre d’affaires et siège opérationnel à Genève, Suisse

Négoce et transformation de riz, céréales, soja, coton, sucre et jus d’oranges

Orangeraies au Brésil ; terres agricoles pour céréales et oléagineux au sud de la Russie

Neumann Kaffee Gruppe

Neumann Kaffee Gruppe

Siège social : Hambourg, Allemagne

Opérations de négoce international et gestion des plantations à Zoug, Suisse

Plus grand négociant de café vert au monde

Plantations de café au Brésil, en Mexique et en Ouganda

Olam

Olam

Siège social : Singapour

Plus grands pôles de négoce en termes de chiffre d’affaires pour le café et les céréales à Genève et Nyon, Suisse

Négoce et transformation de cacao, café, huile de palme, noix et épices

Plantations de palmiers à huile au Gabon ; terres agricoles en Russie ; plantations de café au Brésil, Laos, Zambie, Tanzanie ; rizières au Nigeria

Raízen

Raízen

Siège social : São Paulo, Brésil

Siège de négoce à Genève, Suisse

Négoce et transformation de sucre

Plantations de canne à sucre au Brésil

Socfin

Socfin

Siège social : Luxembourg

Négoce et gestion des plantations à Fribourg, Suisse

Négoce et transformation d’huile de palme et caoutchouc

Plantation de palmiers à huile et de caoutchouc en Afrique centrale et de l’Ouest ainsi qu’en Asie du Sud-Est

Sucafina

Sucafina

Siège social : Genève, Suisse

Négociant de café vert

Plantations de café au Brésil

Sucocítrico Cutrale

Sucocítrico Cutrale

Siège social : Araraquara, Brésil

Branche de négoce à Lausanne, Suisse

Plus grand négociant de jus d’orange au monde

Plantations d’agrumes au Brésil

Viterra

Viterra

Siège social : Rotterdam, Pays-Bas

Principal actionnaire : Glencore domicilié à Baar, Suisse

Négoce et transformation de céréales, soja, sucre et coton

Plantations de canne à sucre au Brésil ; terres agricoles en Argentine

La moitié des céréales et un grain de café sur trois

Pour faire un peu de lumière dans cette obscurité, Public Eye a mené de vastes recherches en 2019 et calculé des estimations prudentes de la taille du négoce agricole suisse. Les résultats sont étonnants : depuis leur bureau au bord du Lac Léman ou en Suisse Centrale, les traders pilotent au moins la moitié du négoce mondial de céréales et d’oléagineux (tels que le soja), au moins 40 % du sucre, un tiers du cacao et du café et 25 % du coton.

Si les entreprises qui font de la Suisse la première place mondiale de négoce agricole sont si peu connues, c’est en raison de leur modèle d’affaires. Car en tant que consommateurs et consommatrices, nous ignorons généralement que Cargill et consorts sont responsables du négoce et de la transformation de la quasi-totalité des matières premières agricoles qui terminent dans nos produits de grande consommation, et jouent un rôle central dans notre système agroalimentaire mondial.

Du champ au supermarché

Pendant longtemps, les négociants agricoles se sont présentés comme de simples entreprises de logistique dont l’activité se limitait à transporter des produits agricoles d’un point A à un point B. Mais dans les faits, ils sont devenus depuis longtemps des multinationales de l’agroalimentaire verticalement intégrées, ce qui signifie qu’ils ont étendu leurs activités à toutes les étapes de la chaîne de valeur qui entourent le négoce. Ils ne se contentent plus de transporter des matières premières agricoles, mais ils cultivent eux-mêmes du palmier à huile, de la canne à sucre ou des caféiers, et les transforment en fourrage, en aliments et en denrées. Le développement de leur modèle d’affaires se manifeste également dans leurs propres slogans : Louis Dreyfus Company (LDC) avec son « From Farm to Fork » (de la ferme à l’assiette) ou encore Olam avec son « From Seed to Shelf » (de la graine au rayon de supermarché).

La diversification leur permet non seulement de minimiser leurs risques, mais aussi d’accroître leur influence. En cultivant leurs propres matières premières, ils y ont plus facilement accès et peuvent avoir un meilleur contrôle sur les volumes et qualités dont ils ont besoin. Cette intégration simplifie en outre leurs efforts de traçabilité tout au long de la chaîne de valeur.

Les négociants suisses propriétaires de plantations

Dans le contexte de cette évolution, Public Eye a pour la première fois analysé de façon systématique où et quelles surfaces de terres les négociants suisses contrôlent à travers le monde pour la culture de matières premières agricoles. À partir de données que l’organisation néerlandaise à but non lucratif Profundo a recherchées pour nous, nous avons analysé quelles plantations ils contrôlent et à quelle fin. Nous avons en outre étudié quels abus sont perpétrés en lien avec certaines de ces plantations.

Les plantations contrôlées par des négociants suisses couvrent un total d’au moins 2,7 millions d’hectares, soit plus de six fois les terres assolées (terres soumises à la rotation culturales) suisses ou cinquante fois la surface du Lac de Constance. Si, dans certains cas, il est possible de connaître précisément les surfaces contrôlées, le nombre de plantations et leur emplacement exact, dans d’autres on ne peut trouver que des indications des surfaces totales et des pays, mais aucun détail sur le nombre de plantations concernées ni sur leur situation géographique. Ces recherches sont d’autant plus difficiles à réaliser que le secteur est non seulement extrêmement discret, mais aussi très dynamique. Le négociant de sucre brésilien Biosev, par exemple, vient récemment d’être racheté à LDC par Raízen, ce qui complique encore l’attribution de certaines plantations à un négociant spécifique.

Dans notre recherche réalisée en collaboration avec des organisations partenaires dans les pays producteurs, nous avons pu identifier un total de 561 plantations contrôlées par des négociants agricoles suisses dans 24 pays.

Propriétés foncières

Indication de la surface ADM : Ce chiffre correspond aux 22,2 % de parts détenues par ADM dans Wilmar, et ainsi sur ses plantations de palmiers à huile dont la surface totale s'étend sur 470 000 hectares.
Source : estimation de Public Eye sur la base des données publiquement disponibles des entreprises, organisations de certification et bases de données.

En termes de surface, la grande majorité des terres contrôlées par des négociants suisses sont exploitées pour la production de canne à sucre. Avec 1,4 millions d’hectares, ces plantations représentent plus de la moitié de l’ensemble des surfaces contrôlées. En deuxième place, l’huile de palme représente environ un quart de la surface totale, suivie des céréales et des oléagineux. Les plantations d’agrumes exploitées par des négociants suisses s’étendent sur 190 000 hectares, le caoutchouc sur un peu plus de 100 000. Suivent enfin le café, la banane et le riz. Nous n’avons trouvé aucune plantation détenue par une entreprise suisse pour la culture de cacao et de coton.

Déforestation : une plantation de palmiers à huile d’Olam à Kango, au Gabon.© Xavier Bourgois / Getty Images
Déforestation : une plantation de palmiers à huile d’Olam à Kango, au Gabon.
© Xavier Bourgois / Getty Images

Les rois des cultures flexibles

Plusieurs raisons peuvent expliquer pourquoi les négociants investissent nettement plus dans la culture de canne à sucre, de palmier à huile, de céréales et d’oléagineux. D’une part, la canne à sucre, le palmier à huile et le soja sont des cultures dites « flexibles » (flex crops), c’est-à-dire des matières premières qui sont destinées à des usages multiples et peuvent être employées pour produire des aliments, du fourrage ou du biocarburant. Par exemple, jusqu’à 90 % du soja mondial est transformé en fourrage. Et près des deux tiers de la récolte 2019/2020 de canne à sucre au Brésil, premier producteur mondial, ont été utilisés pour fabriquer de l’éthanol et non du sucre de canne. Le choix de l’utilisation qui est faite des matières premières est également lié au prix du pétrole : quand il monte, les carburants deviennent plus chers et la demande en éthanol, meilleur marché, augmente. Par rapport aux autres produits agricoles, les cultures flexibles assurent des rendements plus sûrs à long terme, car elles permettent aux négociants de réagir avec plus de flexibilité aux tendances du marché et aux fluctuations des prix, limitant ainsi les risques que ceux-ci représentent.

Autre raison de s’immiscer dans la culture de ces matières premières : leur production est gourmande en capital, mais peu en main-d’œuvre. La culture de la canne à sucre au Brésil, par exemple, est aujourd’hui essentiellement mécanisée. Dans certaines régions, le taux de mécanisation atteint les 95 % et très peu de main-d’œuvre est donc impliquée dans la production. À l’inverse, la culture du cacao ou du coton (en partie), pour laquelle, selon nos recherches, les négociants suisses ne détiennent pas leurs propres plantations, est particulièrement gourmande en main-d’œuvre. Elle est principalement effectuée par de petit·e·s exploitant·e·s agricoles sur des parcelles beaucoup plus petites. Une production gourmande en main-d’œuvre présente également des risques nettement plus importants, en particulier pour les petites exploitations. La baisse du prix d’achat des matières premières et les fluctuations de prix sur les marchés internationaux, mais aussi les conséquences du changement climatique et les conditions de production abusives ont un impact nettement plus grand sur l’existence de ces exploitations que sur les négociants qui sont en mesure de se protéger de bon nombre de ces risques. Le transfert des risques sur les producteurs et productrices peut donc être considéré comme partie intégrante du modèle d’affaires.

Contrôle sur les plantations : des droits d’usage à la propriété foncière

Le contrôle que les négociants exercent sur les terres agricoles peut prendre plusieurs formes : droits d’usage, bail à long terme ou propriété effective des terres. Le type de contrôle dépend du cadre législatif du pays producteur concerné. Dans certains États, par exemple, des entreprises étrangères ne peuvent pas être propriétaires de terres, mais seulement locataires. Un bail à long terme peut s’avérer plus rentable qu’une propriété car il est très souvent moins onéreux. Dans tous les cas de figure, les négociants ont un contrôle plus direct sur la production des matières premières agricoles que lorsqu’ils s’approvisionnent auprès de fournisseurs. Mais cela implique également une responsabilité plus directe sur les conditions de production et de travail sur ces plantations.

Des travailleurs d’une plantation de palmiers à huile de la filiale de Socfin Socapalm près de Apouh, au Cameroun.© Micha Patault / Greenpeace
Des travailleurs d’une plantation de palmiers à huile de la filiale de Socfin Socapalm près de Apouh, au Cameroun.
© Micha Patault / Greenpeace

Violations de droits humains sur la chaîne d’approvisionnement

La production agricole occasionne souvent des violations du droit du travail, des accaparements de terres, des dégâts environnementaux ou de la déforestation. Certains de ces abus surviennent chez des fournisseurs de négociants agricoles suisses, comme Public Eye l’a déjà révélé en 2019 dans son rapport « Agricultural Commodity Traders in Switzerland: Benefiting from Misery? ». Notre reportage sur les conditions de production dans l’industrie équatorienne de la banane a également fait état de graves abus et souligné la responsabilité du négociant suisse Chiquita. Et notre enquête sur les orangeraies de São Paulo a fait la lumière sur les conditions de travail déplorables en vigueur sur la chaîne d’approvisionnement de LDC. À propos des abus perpétrés sur les exploitations de leurs fournisseurs, les négociants rejettent souvent leur responsabilité en affirmant ne pas avoir de contrôle ni d’influence directe. Un représentant local de LDC a par exemple affirmé en 2020, lors de notre recherche dans les plantations à São Paulo, que l’entreprise n’avait aucun contrôle sur place : « car nous ne sommes pas la police ».

Sur les plantations contrôlées par des négociants suisses, cet argument ne tient définitivement pas la route et ceux-ci ont une responsabilité directe à assumer. Mais contrairement à leurs propres dires, ils ne semblent pas souvent se soucier que leur production soit en accord avec les normes en vigueur en matière de droits humains et d’environnement. Lors de nos recherches, nous avons constaté divers abus qui nous ont poussés à regarder de plus près les conditions de production sur certaines plantations. Pour ce travail, nous avons bénéficié du soutien de nos organisations partenaires Repórter Brasil et Walhi, forum indonésien pour l’environnement, dont les recherches sur les plantations de cannes à sucre au Brésil et de palmiers à huile en Indonésie ont permis de révéler des conflits qui durent parfois depuis de nombreuses années.

Dégâts environnementaux, conséquences des pesticides et accaparement de terres

Le négociant de sucre Biosev, par exemple, cultive de la canne à sucre depuis des années dans la région brésilienne de Lagoa da Prata sur certaines plantations sans licence environnementale, ce qui lui a même valu une plainte du ministère public de l’État du Minas Gerais. En Indonésie, des communautés autochtones sont privées de leurs moyens de subsistance à cause d’une plantation de palmiers à huile de Cargill. Ce conflit, qui dure depuis plus de vingt ans, n’a toujours pas pu être résolu dans le respect des droits des peuples autochtones. Des populations locales ont également été expulsées en Ouganda, au Laos et en Tanzanie à cause de plantations de caféiers de négociants suisses. L’affaire d’accaparement de terres la plus tristement célèbre est celle des pillages et expulsions causés par la plantation de caféiers de Neumann Kaffee Gruppe à Kaweri, en Ouganda, il y a déjà vingt ans. Les victimes n’ont encore reçu aucune indemnisation adéquate. Dans la production de bananes au Honduras, des syndicalistes font régulièrement l’objet de menaces et de violences, notamment en lien avec la plantation Santa Rita du négociant suisse Chiquita.

Pour la plantation de caféiers de Neumann Kaffee Gruppe à Kaweri, l’armée ougandaise a expulsé en 2001 plus de 4000 personnes de leurs villages. Elles n’ont toujours pas obtenu réparation et continuent de réclamer leurs droits.© FIAN
Pour la plantation de caféiers de Neumann Kaffee Gruppe à Kaweri, l’armée ougandaise a expulsé en 2001 plus de 4000 personnes de leurs villages. Elles n’ont toujours pas obtenu réparation et continuent de réclamer leurs droits.
© FIAN

Pour éviter de tels abus, les négociants n’assument pas suffisamment leurs responsabilités. En outre, il manque dans les États qui abritent le siège de ces entreprises, tels que la Suisse, une réglementation contraignante et efficace pour les forcer à respecter les normes en matière de droits humains et d’environnement. En Suisse, le Conseil fédéral reconnaît certes officiellement que le secteur des matières premières est confronté à des défis à prendre au sérieux, notamment en matière de droits humains, mais il continue de miser principalement sur la bonne volonté des entreprises à assumer leurs responsabilités et sur la prétendue surveillance indirecte des banques.

L’urgence d’imposer un devoir de diligence raisonnable

Les lacunes de la législation suisse se font ressentir à bien des égards. Premièrement, l’argument selon lequel une réglementation du secteur des matières premières serait inutile, car ses activités seraient indirectement surveillées par les banques qui le financent, ne tient absolument pas la route. Même si la surveillance des banques parvenait à empêcher la corruption et le blanchiment d’argent, elle n’aurait guère d’incidence sur les négociants agricoles suisses. Comme le montre une analyse de Public Eye sur le financement des négociants agricoles helvétiques : les banques n’ont quasiment aucune influence sur les pratiques des négociants agricoles suisses car ils sont presque exclusivement financés par des bailleurs de fonds étrangers.

Deuxièmement, pour les négociants agricoles – à la différence de ceux actifs dans les secteurs du pétrole ou des minerais –, les problèmes les plus répandus sont liés à des violations de droits humains et des dégâts environnementaux plutôt qu’à du blanchiment d’argent et de la corruption. Les abus que nous avons documentés dans ce secteur ne seraient pas non plus couverts par une surveillance des banques même si celle-ci était exhaustive et efficace.

Troisièmement, la Suisse n’impose toujours pas d’obligation de devoir de diligence raisonnable contraignante et exhaustive pour empêcher les violations de droits humains et les dégradations environnementales. Le contre-projet, totalement inefficace, à l’initiative pour des multinationales responsables n’apporte guère d’amélioration à cet égard : il se concentre uniquement – au-delà de la question des minerais issus de zones de conflit qui ne concerne pas du tout le secteur agricole – sur la problématique du travail des enfants mais prévoit tellement d’exceptions qu’il rend impossible de remédier même aux abus les plus graves. Toutes les autres atteintes aux droits humains, au droit du travail et à l’environnement sont tout simplement exclues des mesures qu’il prévoit.

Ce secteur opaque et présentant de grands risques d’atteintes aux droits humains et à l’environnement peut ainsi continuer à mener ses activités depuis la Suisse de façon très peu réglementée. Les pays voisins de la Suisse et l’UE cherchent à combler au moins un peu ces lacunes en imposant un devoir de diligence raisonnable. Si la Suisse officielle prenait réellement à cœur le respect des êtres humains et de l’environnement à travers le monde, il serait urgent qu’elle prenne des mesures similaires à celles de l’UE. Pour l’instant, elle n’a pas vraiment l’air de s’en soucier. La nécessité d’instaurer une autorité de surveillance du secteur des matières premières, comme Public Eye le demande depuis longtemps, est plus urgente que jamais.


Méthodologie

Pour cette recherche, nous avons effectué une sélection de négociants agricoles suisses (ayant leur siège ou une importante filiale de négoce en Suisse) et nous avons étudié leur contrôle sur les étapes de production. Les entreprises ont été choisies selon divers critères dont leur taille et leur part de marché pour les matières premières agricoles les plus pertinentes. La liste des 14 négociants retenus pour la recherche est la suivante : Archer Daniels Midland (ADM), Bunge, Cargill, Cofco Group, Chiquita, ECOM Agroindustrial, Louis Dreyfus Company (LDC), Neumann Kaffee Gruppe (NKG), Olam, Raízen, Socfin, Sucafina, Sucocítrico Cutrale, et Viterra. En outre, la recherche s’est limitée aux plus importantes matières premières agricoles à l’échelle mondiale et ne couvre par exemple pas les concessions d’exploitation forestière. Public Eye ne prétend pas à l’exhaustivité quant à l’ensemble des propriétés foncières de tous les négociants suisses.

Les informations sur l’emplacement des plantations contrôlées par les négociants suisses choisis proviennent de sources publiquement accessibles telles que des rapports d’entreprises, des bases de données ou des organisations de certification. Il s’agit pour la plupart de communes ou districts politiques et non de coordonnées géographiques précises. En raison du manque de transparence du secteur et de la diversité des sources qui en résulte, il n’a pas toujours été possible de répertorier l’emplacement exact des plantations. Afin que les emplacements des plantations d’une même commune ne se superposent pas sur la carte, ils sont légèrement décalés (de +/- 1 degré). Leur positionnement sur la carte peut donc être légèrement faussé. Le secteur des matières premières agricoles est en outre particulièrement dynamique et les ventes et rachats sont très fréquents. Cette carte doit donc uniquement être considérée comme un instantané.

Les abus mentionnés ne sont pas des cas isolés mais illustrent de manière emblématique les problèmes qui gangrènent ce secteur. Les recherches sur certains abus ont été réalisées à notre demande par des organisations partenaires de Public Eye. D’autres cas d’abus ont déjà été révélés et documentés par d’autres organisations. Quand les entreprises concernées ont réagi aux reproches qui leur ont été faits, nous renvoyons à leur prise de position. Les sources spécifiques sont indiquées pour chaque abus décrit.


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Auteur·e·s
Silvie Lang, Thomas Braunschweig, Timo Kollbrunner

Traduction
Maxime Ferréol

Conception et réalisation
We Are Cube3

Novembre 2021